Sébastien Joffres

Rap, art narratif et non conscient

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Y’a que les connards qui vont croire que c’est du rap conscient

Youssoupha, Entourage, NGRTD, 2015.

Cette phrase, entendue dans la première chanson de Youssoupha (un des plus beaux hasards de fin 2019) que j’ai découverte (si l’on omet On se connaît en ft. avec Ayna qui me l’avait fait voir comme un rappeur commercial) m’a souvent interpellé et poussé à méditer sur son sens. Il faut dire qu’une de mes premières réactions en découvrant le Lyriciste Bantou fut de me dire que c’était un parolier engagé, avec un discours politique. J’y trouvais un écho à ce que, en tant que sociologue, j’avais pu entendre, lire et apprendre, notamment sur ce qui a été nommé “rapports de race”. À travers ses lignes et ses récits, je mettais de la chair sur ma représentation de la condition sociale des personnes issues de l’immigration, stigmatisées au nom d’une “origine ethnique”, prises dans un rapport social les mettant au banc des dits “dominés”. Je le prenais comme un voyage à travers un univers qui n’était pas le mien, mais que je “connaissais” par la théorie. Cet écho à la théorisation sociologique, avec un discours similaire dans la compréhension de la condition sociale, me le faisait apparaître comme du “rap conscient”. Morale de l’histoire ?

C******

Cette appellation, j’aurais été bien en peine de la définir. Finalement, “conscient” s’apparentait à une forme de reconnaissance, du sociologue envers le rappeur, d’une même appréhension du réel, d’une même compréhension des enjeux, d’une défense des mêmes valeurs. “Conscient” était une forme de validation du discours par l’extérieur. Une manière de dire : “Youssoupha, toi tu as bien compris les choses.” Ce qui peut sous-entendre, si je déploie jusqu’au bout la logique lovée dans ce raisonnement inconscient, que le discours juste sur la réalité était du côté de la sociologie et que devenaient conscients ceux qui réussissaient à se hisser, même en dehors de la sociologie, à cette même appréhension du réel.

Je ne sais pas d’où vient l’expression “rap conscient”, si elle a été créée par certains chanteurs ou bien par ceux qui, de plus loin, commentent cette musique. En ce qui me concernent, l’expression relevait plus de la seconde option et donc de cette validation par l’extérieur d’un discours qui se situerait au bon endroit par rapport à d’autres discours.

Pour abonder en ce sens, je peux ajouter que plusieurs artistes me sont inécoutables, parce que je n’y retrouve rien de ce que je connais par mon expérience et ma théorie. En les tentant, j’ai alors un sentiment d’étrangeté fort qui empêche la relation de s’établir. Je n’ai jamais imaginé qu’ils produisaient du rap conscient. Bien au contraire, en première appréhension, il me semblait plutôt qu’ils produisaient un rap non-conscient des problématiques sociales, enfermé sur les pratiques d’un seul milieu. Mais j’y reviendrai.

Une sociologie narrative

C’est par une nouvelle découverte que j’ai pu trouver un sens plutôt que le malaise d’avoir mal classé Youssoupha, un sens qui, pour le sociologue, fait “méthode” quant à la manière de parler du réel. Annie Madec propose [1]“La sociologie narrative : un artisanat civil”, Sociologie et sociétés, vol. 48, n°2, 2016, pp. 23-43, en ligne : … lire la note une pratique sociologique qualifiée de “narrative”. Selon elle, la science sociale gagnerait à développer une capacité à écrire selon des formes narratives, plutôt que de rester arc-boutée dans un style qui relève du “discours sur” le réel. La sociologie doit expliquer la réalité sociale. Mais pour cela, elle n’est pas obligée d’avoir un discours centré sur l’explication, discours bien souvent écrit en langue sociologique et donc, lisible essentiellement pour ceux qui la maîtrisent. Elle pourrait, plutôt, écrire des récits.

Dans l’histoire du monde, la narration est un art qui se nourrit du réel et de la multiplicité des expériences que le conteur glane à travers son observation, ses rencontres, ses échanges. Le récit n’est pas pure fiction, écrite dans la solitude d’un bureau, mais plutôt la restitution, aux gens, de ce qu’ils ont pu livrer et donner à voir au conteur. Et ce n’est pas une restitution qui laisse à l’identique une collection de faits et de propos. Au contraire, le conteur livre quelque chose de sa compréhension du monde par la scénarisation, l’agencement des éléments. Et un bon récit n’explique pas. Pas par détestation d’une intellectualisation des choses. Mais plutôt, parce que dans une bonne narration, l’explication ne se dit pas, mais transparaît et relève aussi du travail des auditeurs qui peuvent alors y aller de leurs interprétations. La narration est un geste civil en ce qu’elle part de l’expérience quotidienne et lui revient, tentant d’en décaler le regard, mais sans pour autant se prononcer en surplomb dans un langage technique. Le récit offre à l’expérience quotidienne un scénario qui vise à la mettre en tension, à la rendre problématique, à créer un sentiment d’étrangeté, mais sans rien imposer.

Sans perdre sa fonction explicative, le sociologue pourrait ainsi tisser des récits à partir de ses outils théoriques — qui attirent son regard sur certains aspects du réel, sur certaines questions et sur certaines dynamiques–, et méthodologiques qui lui permettent d’être attentif au réel par l’échange et l’observation. Il restituerait ainsi à la société, au plus grand nombre, sa compréhension du réel, non par un discours explicatif, mais par le scénario construit pour ses récits.

Le clip réalisé pour Jon Batist autour de sa chanson Freedom offre une belle métaphore pour penser comme un récit (ici, la chanson écrite à la première personne) vient pour autant mettre en mouvement différents groupes de personnes qui se sentent prises par ce qui est raconté, représentées dans l’histoire portée.

Pas de rap conscient, juste des narrateurs

Cette perspective méthodologique pour le sociologue donne alors sens à l’accusation portée par Youssoupha. Son rap n’est pas conscient, il n’est pas un discours sur les cités, sur la vie de l’immigré, sur la peau noire, sur les politiques en France. Il n’a pas atteint un niveau supérieur de conscience qui lui ferait parler plus vrai et juste que d’autres. Simplement, il raconte. Son expérience, celles d’autres, les images et les scènes glanées au court de sa vie, les émotions vécues, les souvenirs accumulés. Le lyriciste ne discourt pas sur, il raconte de l’intérieur, à partir de l’expérience réelle et quotidienne. Si cela fait politique, c’est alors que son récit, ou plus exactement la trame de récits que font apparaître les albums, fait sortir des points de tension, d’opposition, des problématiques sociales, des rapports de domination. La narration est politique au sens de Rancière [2]Pour développer cette dimension, il est possible de se rapporter à Pascal Nicolas-Le Strat, Police & politique, 2016, en ligne : https://pnls.fr/police-politique/ [consulté le 10/07/21]. : elle rend visible, audible, lisible des vies, des situations qui ne le seraient pas autrement. La narration n’est d’ailleurs pas vraiment politique, mais elle fait politique lorsqu’elle permet d’attirer l’œil, l’oreille, l’attention.

Ce qui offre une possibilité de reformuler ce que mon premier paragraphe contenait. Youssoupha ne fait pas du rap conscient. Ce n’est pas de discours sociologique à discours de rappeur sur le monde que se fait l’échange. Il me permet simplement de voyager par ce qu’il raconte, voyage qui m’interpelle à partir de mes propres récits. Et pour ceux qui me sont inécoutables, la confrontation se comprend aussi au niveau de la narration. Des histoires bien trop étranges pour mon oreille. Ce qui raconte bien quelque chose de mes attaches et des leurs. Les récits fonctionnent.

Qualifier de rap conscient revient à établir une hiérarchie des discours exprimés dans le rap, certains étant plus vrais que d’autres. Parler de rap narrant revient à reconnaître chaque son pour ce qu’il est, une prise de parole qui raconte des choses différentes, des places différentes, des expériences différentes, etc. Et ainsi, Youssoupha n’écrit pas de chansons commerciales et des chansons conscientes. Il ne cesse de raconter la richesse variée de ce qui fait sa vie. Qualifier une chanson de commerciale reviendrait à renier le statut d’expérience de ce qu’il y partage et donc le droit à parler d’autres choses que ce qu’on attend du “rap conscient”. Morale de l’histoire ?

L’histoire vraie

La véritable histoire derrière ce texte n’est pas celle du rap, mais plus exactement la manière dont, en appliquant le schéma d’Annick Madec au rap, j’arrive à me l’approprier et à imaginer des perspectives pour mon propre métier de sociologue. Une petite expérience de pensée en détour où j’arrive à me penser.

Notes

Notes
1 “La sociologie narrative : un artisanat civil”, Sociologie et sociétés, vol. 48, n°2, 2016, pp. 23-43, en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/socsoc/2016-v48-n2-socsoc02692/1037712ar/ [consulté le 02/07/21].
2 Pour développer cette dimension, il est possible de se rapporter à Pascal Nicolas-Le Strat, Police & politique, 2016, en ligne : https://pnls.fr/police-politique/ [consulté le 10/07/21].